Une question posée à une intelligence artificielle, et quelques secondes plus tard, une réponse arrive : structurée, argumentée, souvent pertinente. L’outil progresse vite et devient chaque jour plus utile.

Face à cette puissance, une question me semble essentielle : qu’est-ce qui reste profondément à nous ?

Je ne suis ni pour ni contre l’IA. Elle existe, et il me semble peu probable que l’humanité fasse machine arrière. IA et créativité peuvent cohabiter. La vraie question est ailleurs : quelle place lui donner, et quelle place garder pour nous ?

L’outil reste un outil

Un pinceau ne décide pas du tableau. Un ébauchoir ne choisit pas la forme de la sculpture. L’IA, aussi puissante soit-elle, reste un outil, et il me paraît éthique et responsable qu’elle le reste.

Cela suppose que chacun garde sa place. L’outil exécute, propose, calcule. L’humain choisit, oriente, assume.

La responsabilité de son utilisation nous revient, entièrement.

Une course perdue d’avance… et c’est une bonne nouvelle

Soyons réalistes : dans bien des tâches, la course à la productivité face à l’IA est perdue d’avance. Rédiger, trier, calculer, résumer : elle va plus vite, et sans fatigue.

Chercher à la concurrencer sur ce terrain aurait peu de sens. Cela nous invite plutôt à nous poser une question : pourquoi mesurer notre valeur à notre seul rendement ?

Notre singularité se situe ailleurs. Nous sommes des êtres sensibles et créatifs, et c’est précisément là que se trouve notre force.

Percevoir, une expérience du corps tout entier

Une IA peut simuler des comportements, des raisonnements, et même des émotions. Pour un être humain, percevoir n’est pas enregistrer le monde : c’est une activité du corps tout entier. C’est la pensée de Maurice Merleau-Ponty, qui accompagne Épanovia depuis ses débuts.

Sentir la résistance de l’argile sous les doigts. Voir une goutte d’aquarelle se diffuser et hésiter entre deux couleurs. Ajuster la pression d’un crayon parce que le papier répond autrement que prévu.

Ces expériences passent par la peau, le regard, le geste, la mémoire. Elles nous transforment de l’intérieur.

C’est cela, la perception du réel : une attention fine, incarnée, qui s’entraîne. La pratique des arts plastiques en est un terrain privilégié, un véritable entraînement de la perception.

La créativité, une très vieille alliée

La créativité est l’une des plus grandes forces de l’espèce humaine, bien au-delà du monde des artistes. Depuis toujours, nous observons la nature pour survivre et inventer : tailler une pierre, conserver le feu, construire un abri.

Cette capacité nous accompagne encore. En 1941, au retour d’une promenade, l’ingénieur suisse George de Mestral remarque les fleurs de bardane accrochées au pelage de son chien. En les observant de près, il imagine le velcro.

Observer, relier, transposer : c’est exactement ce que nous entraînons en créant. Relier les choses avec justesse est peut-être la compétence la plus humaine qui soit.

Mon usage de l’IA : une question d’équilibre

J’apprécie l’IA et je l’utilise. Elle m’aide à challenger mes réflexions en les confrontant à différents domaines d’expertise. Elle m’aide aussi à m’organiser avec des tableaux de données, à programmer la publication d’articles que j’ai conçus, ou à générer des visualisations pour tester une idée avant sa réalisation définitive.

Le temps gagné, je le redistribue vers ce qui mérite une attention authentique : la création, la préparation des séances, les rencontres.

Tout est une question d’équilibre. C’est justement ce que l’art nous apprend : en composition, on cherche l’équilibre entre les masses, les couleurs, les pleins et les vides pour atteindre une harmonie. Trop de poids d’un côté, et l’ensemble bascule.

Chez Épanovia, c’est cet équilibre que l’on expérimente, séance après séance : retrouver la part d’humanité que nous avons parfois mise de côté au profit de la productivité. Observer, ressentir, ajuster, créer, avec nos mains et tous nos sens.

Garder un regard qui s’émerveille

Nous sommes capables de contemplation. Capables de nous arrêter devant la lumière qui traverse une feuille, de conscientiser la beauté et la complexité du vivant.

Contempler, c’est regarder sans rien attendre en retour. Il n’y a rien à livrer, aucune performance à atteindre, aucun résultat à justifier. Seulement la présence à ce qui est là.

Et parfois, quelque chose jaillit. Un « Whaou ! » qui monte du corps et rayonne dans tout notre être. Une sensation qui nous traverse et nous bouleverse en une fraction de seconde. L’impression, même brève, que tout fait sens, que tout est juste, à sa place. Cette émotion redonne de l’espoir. Elle donne de l’élan.

Dans un monde organisé autour de l’efficacité, ces instants se sont faits rares. Nous avons appris à regarder pour agir, pour décider, pour produire. Bien plus rarement pour le simple plaisir de ressentir.

Cette attitude est pourtant celle de l’enfant qui découvre le monde : il touche, il essaie, il s’étonne, sans chercher d’abord à produire quelque chose d’utile. C’est dans cette disponibilité que naissent la curiosité, l’émerveillement, et l’expérience qui gagne en sagesse.

Une IA peut décrire cet instant avec des mots très justes. Le vivre dans un corps, de la peau jusqu’au souffle, reste une expérience profondément humaine. Regarder quelqu’un le vivre à travers un écran ne le remplace pas. L’empathie nous en fait ressentir un écho, mais cet écho reste moins puissant que l’expérience incarnée, vécue soi-même.

À l’heure où l’IA prend en charge une part croissante de nos tâches productives, je suis convaincue que retrouver cette capacité de contemplation devient essentiel, pour chacun de nous et, plus largement, pour l’avenir de notre humanité. C’est elle qui nous relie au réel, aux autres et au vivant.

C’est aussi le cœur d’Épanovia. Chaque séance commence par un temps de reconnexion : observer une matière, une couleur, une sensation, avant même de créer. On y apprend à créer sans chercher d’abord à réussir, à laisser venir, à accueillir l’imprévu. On offre à nos mains, qui répètent tant de gestes automatiques, l’occasion d’explorer à nouveau. Et, en petit groupe, on partage ces découvertes avec d’autres.

Alors, qu’attendons-nous pour retrouver ces sensations ?